La grande muette l’est de moins en moins même si cela ne plaît pas forcément comme des rumeurs pourraient le suggérer. Ainsi le colonel Goya, revenant d’un période de quinze jours en Afghanistan, s’est exprimé sur la situation avec un fort esprit critique comme cela est relaté par Jean Guisnel sur le site du Point le 11 novembre. Dans la même période le colonel Durieux, chef de corps du 2e Régiment étranger, s’exprimait dans le Monde le 23 octobre. Remarquons cependant que ces deux officiers ont travaillé dans l’entourage proche du chef état-major des armées.

Durant la même période, celui-ci expliquait sur le site de l’EMA (www.defense.gouv.fr) le changement de posture en Afghanistan des forces françaises qui font toujours plus avec moins devant le refus politique de mettre des soldats en plus. La question est de savoir si ce qui est important est le nombre d’hommes ou le résultat à atteindre. Si c’est ce dernier et qu’il faut des troupes en plus, il faut honorer ce besoin. L’image politique à donner paraît en effet bien futile.

La communication institutionnelle est tout aussi active. La première lettre d’information du chef état-major de l'armée de terre est sortie en novembre et reconnaissons qu’elle est parfaitement intéressante dans ces périodes de flou et de doute comme en témoigne le propos de Marsouin le 14 novembre cité en intégralité par JD Merchet sur son blog. On peut regretter de ne pas l’avoir écrit soi-même tellement on peut se reconnaître dans cette analyse. Cela n’est cependant pas une raison pour en jeter toute les responsabilités sur le dos des chefs militaires qui sont là aussi pour obéir malgré leur rang. Cela vaut quand même la peine de les diffuser..

Mais voilà, les temps ont changé..." (blog de JD Merchet)

"Moi je parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître où il n'y avait pas de syndicat dans l'armée parce que la hiérarchie prenait en compte les intérêts des subordonnés - c'était dans le contrat.

En ce temps-là 100% des militaires trouvaient que l'idée même de syndicat était incompatible avec l'armée. Quand on achetait des missiles, on prenait en compte l'avis de l'armée de terre plutôt que celui d'un G2S stipendié par un marchand d'armes américain. Les rangers ne pelaient pas et on pouvait changer ses treillis quand on les déchirait. On n'était pas de soixante ou cent francs de sa poche par jour quand on partait en réunion au PC de la grande unité. Et quand un brigadier de dix ans de service se faisait contester sa nationalité par un tribunal, il y allait en tenue et ça se passait bien.

En ce temps-là.... Nostalgie, nostalgie. Moi en plus je faisais trois mille deux au Cooper, c'est vous dire.

Mais voilà - les temps ont changé. On a eu un ministre de la Défense qui se vantait d'avoir squeezé 25% sur les soldes outre-mer et la hiérarchie a dit que c'était super. On est devenus une armée PROFESSIONNELLE avec 34% de DTO sur nos chars et des munitions FAMAS qui ne marchent pas. On est devenus des citoyens comme les autres, ni plus ni moins. Fini le temps des caisses noires qui permettaient de défrayer un gars en difficulté ou d'acheter des parkas israéliennes pour tout le monde, bonjour les commissions hygiène-sécurité en opérations.

Pour l'instant on est encore dans l'effet "diode" - ça ne marche que dans un sens. Nous sommes des citoyens normaux MAIS un GV touche le SMIG pour 50/60 heures au lieu de 35. MAIS nous sommes mutables à volonté, en bloc, tels les moujiks sous la grande Catherine, pour les besoins d'un maire du bon parti. MAIS l'ADJ X est puni, avant les résultats de l'enquête, pour avoir peut-être mis le feu. MAIS on peut revenir sur nos droits acquis (nous sommes quand même militaires, quoi!). MAIS on peut enchaîner les CDD sans avoir droit à un CDI (les besoins spécifiques de l'armée, quoi!)

Sauf que l'effet diode est en train de disparaître : il n'y a donc plus de raison qu'un chef puisse punir un ivrogne en opération sans que celui-ci puisse présenter une vraie défense avec un vrai avocat, et faire sauter sa sanction pour vice de forme (c'est du vécu). Il ne faut pas s'étonner que les incompétences, réelles ou supposées, au combat ne soient plus sanctionnées entre soldats mais par la justice civile.

Il faut choisir : nous sommes des citoyens normaux? Alors l'apparition de syndicats est inéluctable. Ils assureront d'ailleurs, la nature ayant horreur du vide, la défense de nos intérêts que la hiérarchie n'a plus les moyens d'assumer. Cela pourrait prendre la forme de syndicats de type Armée rouge dans chaque régiment, présidés par le chef de corps, au service de l'institution (il faudrait se dépêcher de les organiser).
Sinon, si on ne prend pas les devants, fleuriront des syndicats type "appel des 100" ou "grogne des gendarmes", clandestins au début, nécessairement entraînés dans une dynamique de surenchère et finalement dirigés contre l'institution.

Ou alors on revient aux fondamentaux : le soldat est un citoyen à part qui a des devoirs particuliers dont celui de tuer les ennemis à lui désignés par son gouvernement légal (je parle bien de devoir, ce n'est pas un droit comme l'écrivent certains psychopathes - on ne mélange pas le travail et le plaisir) ; des limitations librement consenties à ses libertés et droits d'expression, d'affiliation à un parti politique, de représentation syndicale, de grève, etc... je fais court, tout ça c'est marqué dans le Livre vert.

Mais aussi des contreparties sous forme de dérogations en fonction des besoins et des contraintes de son état ; et puis, on peut rêver, un peu de considération de la part du politique (du genre le président de la République qui salue les drapeaux le 14 juillet au lieu de faire coucou aux électeurs... OK demain j'arrête la FLAG).

D'après vous, amis blogueurs, vers quelle solution trottinons-nous tels des lemmings kamikazes?"

 

Petit lexique à l'usage des pékins :  G2S  : général en deuxième section, c'est-à-dire qui a quitté le service actif. PC : poste de commandement, (ici : état-major). Trois mille deux au Cooper : en référence au test de Cooper, courir

3200 mètres

en douze minutes. DTO : disponibilité technique opérationnelle. Famas : fusil d'assaut. GV : grenadier-voltigeur (militaire du rang dans l'infanterie), SMIG : SMIC, depuis 1970. Appel des Cent : mouvement de contestation des appelés en 1974. Flag : bière d'Afrique de l'ouest. Marsouin : militaire de l'infanterie de marine. Pékin : civil...