Constatons qu’avoir une politique africaine « en rupture » avec la politique traditionnelle de la France n’est pas une affaire aisée surtout dans le cadre général de la restructuration « déstructuration ? » des forces armées françaises, l’une pouvant contribuer à l’autre. Depuis début 2008, les signes se sont multipliés.

Le débat sur la fin de la Françafrique relancé par le secrétaire d’état socialiste Jean-Marie Bockel le 16 janvier 2008, a fait apparemment long feu mais une enquête policière sur les biens de cinq dirigeants africains (Gabon, Congo, Burkina Faso, Angola, Guinée) a été lancée en France en juin 2007 suite à une plainte déposée par trois associations françaises. Selon la Lettre du Continent, le président Gbagbo, non cité dans ces recherches, aurait vendu discrètement de nombreux biens à Paris. Il est vrai aussi que ces signes d’enrichissement personnel et donc de détournements des fonds provenant de l’aide internationale sont condamnables. Selon Jean-Marie Bockel, 30 milliards s'évaporent sur 100 milliards de dollars annuels d'aide pour l'Afrique.

N’en restent pas moins les orientations de la politique africaine de la France et son expression par la présence et les engagements des forces armées françaises. La moralité ou la mauvaise conscience doivent-elles étouffer les intérêts nationaux alors que nous serions bien les seuls à agir ainsi.

  • Bernard Kouchner, ministre socialiste des affaires étrangères, accueillait une délégation rwandaise le lundi 28 janvier 2008 à Paris pour discuter d'une reprise des relations diplomatiques entre les deux pays. Il poursuit ainsi une action annoncée le 1er août 2007 pour rétablir des relations que le Rwanda avait rompues le 24 novembre 2006. Cette rupture était une réaction aux poursuites judiciaires engagées par la France le 22 novembre contre le président du Rwanda, le général Kagamé, pour un lien présumé avec l’attentat « détonateur » du génocide rwandais de 1994. Celui-ci a par ailleurs lancé une procédure judiciaire dans son pays contre des militaires français et a déclaré disposer des preuves de l'implication de l'Etat français dans le génocide. Dans ce contexte, Bernard Kouchner déclarait qu’il y avait eu une « faute politique » de la France, acte de repentance partiel peu acceptable notamment du gouvernement de droite de l’époque et à l’égard des soldats français. Outre l’outrecuidance du gouvernement Kagamé, faut-il que la France oublie la politique régionale menée par le Rwanda de conquête et de pillage des richesses de la RDC voisine ? Il est vrai aussi que, peu de temps après cette déclaration, Reuter rapportait ce commentaire du président rwandais, Paul Kagamé n'excluant pas que l'armée kényane prenne le pouvoir pour mettre fin à la situation de crise du Kenya.

  • La Côte d’Ivoire se révèle un dossier tout aussi discret avec des élections envisagées en juin 2008 dans les déclarations alors que toutes les conditions voulues par la communauté internationale sont loin d’être satisfaites. La France a cependant réduit ses effectifs sur place de 2400 à 1800 hommes. Qu’en sera-t-il si les élections ivoiriennes ont bien lieu ? Ce pays a des richesses que nos entreprises peuvent exploiter. Remarquons que Sagem a obtenu le contrat de l’identification des électeurs et la réalisation de cartes biométriques.

  • Le Tchad se rappelle encore à notre bon souvenir laissant de côté l’arche de Zoé (mais n’y a-t-il pas un lien avec l’inaction des forces françaises ?).

    • L’échec annoncé de la force européenne au Tchad est consommé. Elle devait être européenne et se déployer rapidement à compter du 28 janvier 2008. En fin de compte, cette force EUFOR s’est retrouvée majoritairement française (Oui, M le président de la République, les moyens militaires français sont indispensables pour avoir une politique étrangère notamment en Afrique qui n’intéresse pas l’Europe). La manœuvre stratégique osée et réussie des rebelles soutenus par le Soudan qui ont eu le temps de s’organiser vu les délais pris par le déploiement (coûteux en logistique, 500 millions d’€), a remis en cause ce déploiement qu’ils refusaient. Enfin, comme les forces rebelles tchadiennes ont été sous-estimées (arrogance française ou choix politique ?), elles ont appliqué la méthode du rezzou longuement pratiquée par ces guerriers, y compris Idriss Déby pour arriver jusqu’à N’Djaména finalement sans beaucoup de difficultés.

    • Constatons donc aujourd'hui dimanche 3 février 2008, que la France a trouvé le moyen de ne pas défendre le régime du général Déby en lui proposant de l’évacuer. Même si des contrats d’armement importants avaient été signés en décembre dernier selon la lettre du Continent (missiles antichar), la France ne l’a pas réellement soutenu militairement malgré les déclarations du ministre de la défense notamment dans le domaine du renseignement. Quelques milliers d’hommes et plusieurs de véhicules ont pu traverser le Tchad sur plus de 1000 km sans que les moyens en renseignement de l’armée française ne puissent les détecter. Les centaines de soldats français en place depuis 1986 et la dizaine de Mirage n’ont pas bougé.

Que peut-on en déduire ?

C’est le premier conflit dans lequel le président de la République est impliqué (certes la veille de son mariage). Cela ne semble montrer ni un réel contrôle de la situation ni une vision de la place de la France en Afrique.

  • Les délais pris pour la décision, hormis l’envoi de quelques compagnies de parachutistes, les déclarations politiques focalisant l’action des forces armées françaises dans la seule protection des ressortissants ont montré une capacité de réaction ralentie et une relative indécision, certes dissimulée par une communication adaptée, peut être l’annonce de l’abandon d’un allié de la France. Certes, cette position sera sans doute expliquée ensuite comme une « rupture » mais elle aura des implications sur la fonction des forces françaises prépositionnées en Afrique : Sénégal, Djibouti, Gabon, R.C.I. Quelle confiance peut-on accordée désormais aux troupes françaises, quelle perception ces Etats africains peuvent-ils avoir de cette politique de la France ? Et si Deby repousse les forces armées rebelles, quelle va être son attitude envers la France ?

  • A nouveau la politique française en Afrique interpelle. La volonté du président de la République est-elle de faire quitter les forces françaises d’Afrique ? N’y a-t-il pas un manque de connaissance du terrain notamment dans la défense de nos intérêts qui ne sont pas seulement politiques mais aussi économiques ? Aujourd'hui les armées françaises permettent à la France d’être présentes en Afrique et de voir ses intérêts de puissance affirmés. Ces intérêts économiques pourraient devenir stratégiques en cette période de recherche de source d’énergie. Le pétrole et/ou le gaz naturel sont présents au Tchad, en R.C.I., au Gabon. Allons-nous laisser les Chinois déjà présents au Soudan et ailleurs, d’autres nations « alliées » s’installer ? Le retour sur investissement de notre engagement militaire doit-il être passé pour pertes et profits au profit d’autres Etats moins … « rêveurs ». Devons-nous avoir honte d’avoir une politique ambitieuse allant dans le sens d’intérêts réels et concrets ?

En élisant Nicolas Sarkozy comme président de la république, nous aurions pu penser que la puissance de la France serait restaurée ou affirmée. Nous assistons à un repli plus qu’à une soi-disant rupture. Il n’est inutile de se référer à une intervention dans le Monde du 3 février du porte-parole du gouvernement Laurent Wauquiez. Il y développe la politique de civilisation lancée par Nicolas Sarkozy. Il évoque la vision « qui fasse sens », qui entre dans la « construction de notre identité nationale. Cette politique de civilisation doit être « mise en oeuvre dans tous les domaines ». On n’y parle malheureusement que d’environnement et d’économie. Peut-on avoir une identité nationale sans donner du sens à sa politique étrangère et donc faire appel avec détermination aux expressions de la puissance, notamment militaire ? Nous en doutons.