La revue mensuelle Spectacle du Monde publie en février un dossier important sur les armées françaises sous le titre « Où va l’armée française ? ». Juste 20 ans après la première guerre du Golfe et les réformes qui ont suivi (création de la direction du renseignement militaire, du commandement des forces spéciales, de l’état-major interarmées de Creil, développement de la manœuvre interarmées jusqu’au lancement de la professionnalisation totale à partir de 1996), la réponse n’est pas donnée mais la lecture des différents articles apporte la conclusion. Personne n’en sait rien et le pessimisme est de rigueur, y compris à travers les chefs militaires des armées auditionnées par la commission parlementaire de la défense nationale.

Ce dossier aborde le syndrome du stade de France, bientôt une armée de terre juste capable de remplir avec ses effectifs le stade de France, le retour total dans l’OTAN, deux points de vue politiques sur le « pour » et le « contre » de l’engagement en Afghanistan, un bilan de la professionnalisation, l’état de la réflexion stratégique par Hervé Coutau Bégarie, professeur reconnu et apprécié à l’Ecole de guerre, et le constat de la marginalisation de la pensée stratégique, les armées, le cinéma et surtout leur absence bien loin de la place accordée aux militaires américains dans leur propre cinéma, la judiciarisation des opérations militaires et l’incompréhension des familles qui portent plainte pour un proche mort au combat, et finalement pourquoi s’engage-t-on aujourd'hui ?

Plusieurs tableaux comparatifs accompagnent les articles mais si l’on lit le tableau sur les forces françaises, les 305 000 annoncés, chiffres 2009, on pourrait croire qu’il y a beaucoup de soldats alors qu’environ 25% de civils et que les effectifs diminuent (-50 000 entre 2009 et 2014). Comparés aux chiffres annoncés en 1996 de 435 000 prévus pour sur l’armée 2015, les armées disposeront d’à peine de la moitié des forces envisagées lors de la professionnalisation et ce n’est sans doute pas fini. Malgré les annonces, les armées sont bien mal en point et 4 000 hommes en Afghanistan sur les 11 500 en opérations aujourd'hui sont sans doute le déploiement maximum possible.

La dernière réforme en cours sur la restructuration du soutien qui a amené le 1er février le ministre de la défense à venir informer les responsables militaires est sans doute celle qui amène le plus de doutes et d’inquiétudes malgré les corrections apportées. On pourrait se demander si cette réforme a été pensée avec imagination si l’on se réfère par exemple aux bases américaines. N’aurait-il été plus utile dans le cadre de la relance de l’économie et du développement durable, là où c’était possible, de construire des bases neuves, modernes, capables par exemple d’être autosuffisantes en énergie plutôt que de faire du neuf (le neuf est généralement ce que les armées abandonnent au privé) avec de l’ancien, d’amalgamer différents emprises dispersées géographiquement sous une seule tutelle administrative ?

Enfin sur l’engagement du soldat au service de la nation, cela méritait effectivement que Spectacle du Monde s’y intéresse face à l’éclatement de la communauté nationale. L’article concerné souligne l’importance des cadres dans l’éducation des soldats, les difficultés aussi du recrutement dans un contexte où l’engagement au combat est une réalité mais qui ne paraît pas comme un repoussoir. Il permet de se rappeler que les armées sont un formidable outil de promotion sociale (relisons Lyautey), qu’elles permettent à un jeune, garçon ou fille des minorités par exemple en situation précaire, dès lors qu’il a un minimum de volonté, d’avoir un nouveau départ dans la société, qu’elles restent normalement dans l’esprit du « mérite républicain » en contribuant à cette possible ascension sociale qui n’existe plus ou presque dans le reste de la société aujourd'hui.

Cependant il manque sans doute dans ce dossier les réflexions de la communauté militaire : certes elle est statutairement neutre mais qui est-elle aujourd'hui ? Quelles sont ses aspirations, ses sensibilités ? L’armée est-elle républicaine, laïque, croyante… ? L’engagement personnel dépasse en principe le simple engagement professionnel.

Enfin, un article qui n’est pas dans le dossier est celui qui concerne Carl Schmitt (1888-1985) auquel il est fait référence. Penseur allemand sur le recours à la force, les notions d’ami et d’ennemi il nous est peu familier mais il est cité comme un de ceux qui aurait influencé la constitution de la Ve république selon Spectacle du Monde.

Donc une excellente revue et un super dossier à lire et à méditer.