Un beau 14 juillet qui montre, comme l’ont souligné tous les journalistes spécialisés (JD Merchet, Isabelle Lasserre…), une apparente décrispation entre le président de la République et les armées depuis l’été 2008. Cela a été aussi une journée consacrée aux armées que ce soit pour les 75 ans de la création de l’armée de l’air ou la soirée autour de l’armée de terre sur France 2, dans le cadre de la fête nationale qui doit effectivement exprimer l’esprit de la nation et son identité.

Le 14 juillet, l’expression de la Nation ?

Le 14 juillet est en effet normalement l’expression de l’unité de la Nation (14 juillet 1790) et pas vraiment celle de la prise de la Bastille. La foule était nombreuse sur les Champs-Elysées. Les discours politiques ont été laudateurs pour les armées. Certes, on peut toujours s’étonner du show présentant une armée étrangère comme l’Inde tout aussi brillante soit-elle.

On ne peut s’empêcher cependant de voir deux France, celle du défilé et celle qui brûle les voitures (plus de cinq cents), avec le déploiement de 40 000 policiers et gendarmes dont 10 000 sur Paris pour maintenir l’ordre, soit 15% environ des effectifs. On fête donc la nation en fonction de ses sensibilités et de son adhésion à la Nation ! Enfin, outre ce magnifique défilé, la soirée sur France 2 a été très réussie bien que seulement trois millions de personnes l’aient regardée (mais plus de six millions sur TF1 pour une série américaine au même horaire). Les artistes invités ont exprimé leur admiration pour nos forces reconnaissant qu’ils avaient eu des a priori jusqu’à présent. Remarquons cependant que les artistes attirant le plus les jeunes n’étaient pas présents… Mais ne boudons pas notre plaisir d’avoir vu cette émission présentant les valeurs de l’armée de terre qui est la plus engagée dans les combats aujourd'hui. C’est aussi cette humanité et cette fraternité d’armes construite dans le respect des uns et des autres qui fait la force d’une collectivité de « guerriers » servant la France. C’est ce qui, certainement, exprime le mieux, et avec valeur d’exemple, l’esprit de la Nation.

Une réaffirmation des engagements du chef de l’Etat

Le chef de l’Etat a renouvelé son engagement de respecter les promesses concernant les crédits accordés à la défense (377 milliards d’euros sur douze ans mais sur trois mandats présidentiels…). Le ministre de la défense a rappelé l’effort qui serait maintenu pour la condition militaire de quelque 300 millions d’euros, et le retour au ministère de la défense des économies réalisées. Répétés en permanence, ces engagements pourraient et devraient rassurer la communauté militaire d’autant que les amateurismes initiaux du président de la république et du ministre de la défense ont fait place à plus de professionnalisme sur les questions de défense et de sécurité et certainement plus de compréhension de la communauté militaire.

Cependant, péniblement, pendant cette trêve estivale, la 11ème loi de programmation militaire se discute ce jeudi et devrait être votée. Remarquons que le projet de loi a été déposé le 29 octobre 2008 !

Malaise de la communauté militaire ? La question des généraux

Le malaise des militaires a été évoqué par plusieurs journalistes lors de ce 14 juillet. Il n’est pourtant pas apparent mais il est vrai que la réforme des armées avance vite, comme toujours, celles-ci étant les bonnes « élèves de la classe », la mission primant malgré les désagréments. Si l’on compare au reste de la fonction publique et aux différents atermoiements politiques devant les rejets des réformes, il ne faudrait pas que les militaires se mettent eux aussi à trainer des pieds ! Est-ce pour cela que le CEMA sera maintenu plus longtemps dans son poste ?

TTU (24 juin 2009) attirait l’attention sur cette possibilité à l’occasion de la 79e session du Conseil supérieur de la fonction militaire (CSFM). Un texte en ce sens a été effectivement déposé semble-t-il au dernier moment. Il vise à aller chercher des généraux « deuxième section » (ne sont plus en service actif mais sont rappelables en cas de besoin) pour occuper des postes de commandement ou être mandatés pour une mission particulière. Le CSFM refusant d’approuver ce projet de décret, le décret est finalement passé en force quelques jours après. La concertation a montré ses limites. Elle n’est acceptable que lorsqu’elle va dans le sens voulu par le pouvoir. Cela ne peut donc que provoquer un malaise et un réel manque de confiance. Que dit ce décret ? : « à titre exceptionnel, un officier général peut être replacé de la deuxième section en première section, par décret du Président de la République, pour exercer des fonctions d'encadrement comportant des hautes responsabilités par dérogation à l'âge fixé par l'article R. 4141-3 et dans la limite d'une durée maximale de quatre ans au-delà de cet âge. Le décret fixe la durée des fonctions auxquelles il peut être mis fin à tout moment ».

Ce prolongement sélectif du service actif répondrait aussi aux besoins d’honorer les postes de l’OTAN (1 267 Français dans les états-majors de l'OTAN pour 2012 soi dix-sept postes de généraux mais 375 officiers et 875 sous-officiers et militaires du rang, soit 10% des 12 000 militaires des états-majors et structures permanentes de l'OTAN). Si l’on sait que le nombre de généraux a été drastiquement diminué par le ministre de la défense, que la limite d’âge est normalement fixée à 57 ans – à une époque où l’on demande de travailler plus longtemps - qu’un grand nombre d’officiers chargés de famille souvent nombreuses seront contraints (malgré parfois la proposition d’un pécule soumis à condition et imposant un emploi à terme) de rechercher du travail alors que la question des seniors dans notre société est loin d’être résolue, on peut s’étonner de cette dérogation. S’agit-il de favoriser certains en s’affranchissant de la règle normale ? Sur le cas du chef état-major des armées ne s’agirait-il pas de s’assurer que la réforme des armées aille jusqu’au bout et au demeurant pourquoi pas ? Mais pourquoi inciter au départ sinon sacrifier des générations plus jeunes dans leur accès au généralat et allonger la durée discrétionnaire dans le grade ? Pour s’assurer d’une génération nommée par le pouvoir en place et totalement loyale pour les années troubles qui pourraient s’annoncer ?

Malaise des militaires ? La question des effectifs

A l’autre bout de la chaîne, le départ de 54 000 personnels militaires et civils sur 320 000 n’a pas été rappelé ce 14 juillet. D’un côté, on diminue le nombre de généraux mais on en maintient certains. D’un autre côté, on réduit les effectifs. Or, les armées, le plus important employeur de CDD en France (56% des forces environ) offrent une forte capacité d’intégration et de promotion sociale républicaine comme l’a rappelée le ministre de la défense lors de l’émission de France 2. N’est-il pas temps de faire au contraire un effort pour le recrutement, un soldat coûtant sans doute moins cher qu’un chômeur ?

S’ajoute la question de la réorganisation géographique au sein des bases de défense dont au moins l’armée de terre s’inquiète au sein de son rapport sur le moral. Mutualiser veut dire moins de personnel et non un meilleur fonctionnement. Nous avons tous l’expérience négative de services éloignés des besoins opérationnels qui s’aggravent dès lors que le proximité géographique n’existe pas. Une certaine logique aurait pu être trouvée si les bases de défense, ou du moins une partie d’entre elles, avaient été l’objet de constructions neuves, rassemblant les unités, améliorant et facilitant leur vie. Cela aurait pu entrer dans le plan de relance économique et même des économies d’énergie comme le font progressivement les grandes bases américaines. Qui peut croire que les déplacements seront moins nombreux et donc que les économies de carburants n’existeront pas. Il semble que la pensée initiatrice de ce grand projet n’ait pu aller jusqu’au bout de cette logique et que personne n’ait pu le faire évoluer.

Enfin pour le domaine opérationnel, la question est de gagner en Afghanistan. Les allemands rechignent à combattre, les Britanniques ont eu huit soldats tués la semaine dernière dans la grande opération de reconquête de la province d’Helmand (la photo du Monde rappelle le soutien permanent de la population à ses soldats). Or, comment envoyer plus de monde « à effectifs constants » ce qui n’a aucun sens militaire. On veut gagner ou ne veut pas gagner. Ce sont documentation les manœuvres des stratèges pour faire plus avec les mêmes effectifs. JD Merchet parle de la création d’une brigade française dans le secteur Surobi-Kapissa, à l'Est de Kaboul avec deux bataillons à trois compagnies chacun (contre deux aujourd'hui), auxquels s'ajouteraient un état-major, des éléments de soutien logistique et un détachement d'hélicoptères d'une dizaine d'appareils, dont trois Tigre. Les moyens de renseignement (guerre électronique, drones, etc.) seraient intégrés aux bataillons. Depuis quand le combat d’une brigade se fait à deux bataillons ? Et si on laissait les soldats menés leur guerre ? Une idée nouvelle ?

Une confusion de plus en plus gênante entre sécurité intérieure et extérieure

Ce magnifique défilé montre de plus en plus la confusion entre forces militaires et forces de police… de plus en plus militarisées mais certainement plus payées. Sait-on qu’un commandant de police finit sa carrière au premier échelon de colonel qui n’est un grade ni donné ni atteint par tout officier ? L’attribution de grades « militaires » aux forces de police pour au moins bénéficier d’indices supérieurs de traitement avait été perçue négativement et à juste titre par la gendarmerie. Prenons un exemple. Un lieutenant de police est recruté à bac+ 3, un saint-cyrien est lieutenant à Bac +5. Qu’en est-il de la différence des soldes de base et des primes intégrées ?

Cette confusion est accentuée par l’intégration de la gendarmerie au sein du ministère de l’intérieur suite au projet de loi voté par le parlement le 7 juillet. La gendarmerie en tant que nouvelle direction rejoint en effet le ministère de l’intérieur tout en gardant son statut militaire, mais pour combien de temps ? L’ambigüité est maintenue (temporairement) puisque les 150 gendarmes partant cet été en Afghanistan seront équipés de douze VAB (Véhicules de l'avant blindé), prêtés par l'armée de terre. Préserver cette dimension militaire de la gendarmerie par l’OPEX finira sans aucun doute par avoir des implications. Après tout, lors des travaux sur la programmation militaire 2000-2005, la gendarmerie avait proposé la montée en puissance de sa capacité OPEX soit disposer de 4 000 hommes et donc d’avoir une ressource de 16 000. Chiffres astronomiques, ils ne font qu’exprimer aujourd'hui que le statut militaire de la gendarmerie permettant de partir en opération sera un jour ou l’autre soumis à la réalité des effectifs et donc des choix, sécurité intérieure ou sécurité extérieure. Un homme en opération, c’est trois à quatre en base arrière. Par ailleurs, le doute sur la bonne insertion de la gendarmerie à l’intérieur est patent. Les revendications des commissaires de police en février 2009 le montrent. Cette rivalité a bien été exprimée par JD Merchet « Police/Gendarmerie : la revanche de Fouché » (…) sur le premier inspecteur général de la Gendarmerie, le maréchal Bon-Adrien Janot de Moncey.

S’ajoute enfin une dernière confusion, celle du cœur de métier et des missions périphériques. Ella a un lien avec le personnel. En effet, le discours permanent est de recentrer les forces sur le cœur de métier, le combat. Une réponse est donc l’externalisation afin de dégager des gains censés être réinvestis dans les équipements et en faveur de la condition des personnels. Cependant l’externalisation n’est pas une panacée et pas forcément un succès. Elle a avant tout pour objet de réduire les effectifs, soit 16 000 postes dans l’habillement, la restauration hôtellerie loisirs (RHL), les systèmes d’informations et de communication (SIC, DIRISI), les infrastructures, le gardiennage qui n’est d’ailleurs pas toujours efficace comme le montre la surveillance du ministère de la défense, boulevard Saint-Germain (ne parlons pas d’autres lieux parisiens comme l’école militaire mais c’est un cas particulier). Mais en parallèle, le ministre de la défense a évoqué l’ouverture des écoles et les lycées militaires aux enfants défavorisés. Est-ce réellement dans le cœur de métier car il faudra y mettre plus de cadres ? Les lycées militaires ne sont-ils pas destinés aux enfants de militaires pour leur permettre une bonne scolarité, elle-même précarisée par des mutations fréquentes des parents. Il y a aussi le renforcement des effectifs du Service militaire adapté qui vont doubler d'ici 2012, passant de 3 000 volontaires formés en 2009 à 6 000 en 2012. Le secrétariat d'Etat à l'outre-mer recrutera 300 cadres militaires supplémentaires, venant essentiellement de l'armée de terre. Nous savons tous que le SMA est une formidable machine à intégrer mais si seulement les militaires sont capables de réussir, il faut avoir le courage de le prendre en compte.

La confusion ne pourra que s’accentuer avec ce mythe du service civique, compris par beaucoup pour un retour au service national encadré par les militaires et évoqué dans la campagne présidentielle, qui est repris par Martin Hirsch ce 14 juillet en proposant de le lancer et de faire défiler ces « volontaires » … devant l’école polytechnique !

Une nouvelle réforme de l’organisation des armées

Comme les réformes ne s’arrêtent jamais, un nouveau décret réorganisant la gouvernance du ministère de la Défense place les chefs d'état-major de l'armée de terre, de la marine nationale et de l'armée de l'air, dans une position clairement subordonnée au chef d'état-major des armées. Concernant les "attributions" des trois CEM, ils "conseillent et assistent le chef d'état-major des armées au titre de l'expertise propre à leur armée. Sous l'autorité du Chef état-major des armées, ils assurent la préparation opérationnelle des forces placées sous leur propre autorité ; ils sont responsables, pour leur armée, du recrutement, de la formation initiale, de la discipline, du moral et de la condition des militaires. Ils peuvent se voir confier par décret des responsabilités particulières en matière de maîtrise des risques liées à l'activité spécifique de leur armée et en matière de sûreté nucléaire. Ils peuvent se voir confier par le Chef état-major des armées des responsabilités, notamment pour le maintien en condition opérationnelle des équipements".

Le chef état-major des armées a néanmoins réussi à préserver son autorité malgré la volonté du ministère de la défense de les lui limiter (et de surcroît, il devrait rester aux affaires !). Pour le fonctionnement normal du ministère de la défense, « Le Cema exprime un besoin. Le SGA détermine et met en œuvre la politique, tout cela sous l'autorité du ministre ». Pour les opérations, le président de la République est le chef des armées, commandant directement, via le Cema, sans passer par le ministre de la Défense. Le nouveau décret introduit toutefois une nouveauté. Il prévoit en effet que, hors dissuasion nucléaire, "le Cema assure le commandement des opérations militaires sous l'autorité du président de la République et du gouvernement" pour tenir compte de la réforme constitutionnelle de 2007 qui prévoit que le gouvernement doit venir s'expliquer sur les opérations devant le Parlement et qu'à ce titre, il est responsable devant lui. Cette nouvelle réforme, une de plus, remet partiellement en cause le décret de 2005 qui avait revu une première fois le rôle du chef état-major des armées.