La dernière phase militaire de la guerre éternelle tchadienne semble être terminée. Nous ne savons pas ni comment les rebelles tchadiens ont pu arriver à Ndjamena sans être détectés, ni pourquoi le président de la République a proposé à Idriss Déby de l’évacuer au plus fort des combats. Comme la France approvisionnait en munitions les chars ex-soviétiques de Déby dans cette même période, il s’agissait peut-être d’une déclaration visant à induire en erreur les rebelles trop confiants dans leur victoire. Cette hypothèse est séduisante mais… si l’on se réfère au discours du président au Cap le 28 février 2008, celui-ci déclarait « Je n’ai pas autorisé à ce qu’un seul soldat français tire sur un africain, même si pour moi il convenait de soutenir le gouvernement légal du Tchad. C’est un changement sans précédent ». Effectivement, il est temps pour les dirigeants africains de s’inquiéter et de demander à une autre nation de prendre la place des troupes françaises sur qui ils ne pourraient plus compter face à une agression extérieure éventuelle.

Cependant, le président de la Républicaine a surtout évoqué la nouvelle politique africaine de la France lors de cette visite au Cap. De nombreuses orientations sont évoquées : « la France n'a pas vocation à maintenir indéfiniment des forces armées en Afrique », « L'Afrique doit prendre en charge ses problèmes de sécurité », « les temps ont changé (…) la France n'a pas à jouer un rôle de gendarme en Afrique, c'est le rôle de l'Union africaine et des organisations régionales africaines » alors que « la présence militaire française en Afrique repose toujours sur des accords conclus au lendemain de la décolonisation, il y a plus de 50 ans ». Cela implique la « renégociation de tous les accords militaires de la France en Afrique » avec une publication officielle ; le Parlement français doit aussi être « associé étroitement aux grandes orientations de la politique de la France en Afrique ». M. Sarkozy propose aussi de « faire de l'Europe un partenaire majeur de l'Afrique en matière de paix et de sécurité ». Cependant il précise prudemment « Je ne dis pas qu'il faille nécessairement faire table rase et tout effacer d'un seul trait de plume, mais je dis que la France souhaite engager les discussions ».

La question des forces prépositionnées françaises qui ont à nouveau montré leur utilité opérationnelle au Tchad en janvier (le président est allé les visiter et les féliciter lors de son escale au Tchad le 28 février) ainsi que celle de la sécurité en Afrique sont donc soulevées. Certes, il paraît normal de ne pas être entraîné dans des conflits internes (bien que dans certains cas, la question mériterait d’être posée) mais la dissuasion militaire assurée par la France face à une agression extérieure reste d’actualité. Le président de la République s’est engagé à soutenir le projet de l’Union africaine à disposer de « forces en attente » destinées au maintien de la paix entre 2010 et 2012… dans moins de quatre ans. Le projet RECAMP est d’ailleurs aussi un élément important de cette action pour assurer le soutien logistique de forces africaines, donc à nos frais. N’oublions pas non plus les nombreux cadres africains formés en France qui nous permettent de développer notre influence ou du moins de la préserver contre le monde anglo-saxon notamment mais pas uniquement.

Ces nouvelles orientations signifierait cependant l’abandon progressif de bases, plus pour des raisons de coûts (cela ne paraît pas être un problème pour les expatriés français comme le président l’a déclaré dans un discours le 28 février – en ligne sur le site de l’Elysée - : les expatriés vont progressivement avoir la gratuité des frais de scolarité certes coûteux alors que normalement une indemnité conséquente leur est normalement attribuée au moins pour la fonction publique) que pour des raisons de respect de souveraineté. Sur ce point, reconnaissons que nos troupes sont généralement bien considérées, que les retombées financières au profit des Etats-hôtes ne sont pas négligeables, que ceux-ci ont toujours la possibilité de renvoyer les forces françaises et qu’il faut arrêter de représenter ces forces prépositionnées comme l’expression d’un soi-disant néocolonialisme. Quelque 9 000 soldats français sont actuellement déployés au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Gabon, au Tchad, en Centrafrique et à Djibouti. Leur présence est stabilisatrice. Leur prépositionnement permet aussi d’agir rapidement d’une manière préventive et précocement dans un conflit naissant permettant ainsi les horreurs connues des guerres africaines. Or, les troupes africaines n’ont pas montré jusqu’à présent leur grande compétence dans le règlement de leurs conflits.

Soyons sérieux. Cet abandon des capacités d’influer sur les dérives africaines laisse rêveur. Que ferons-nous à compter de 2012 en cas de conflit en Afrique ? Si l’on se réfère à l’exemple d’Epervier au Tchad avant la crise de janvier 2008, le régime élu, certes avec ses défauts, serait tombé sans sa présence. Il a bien failli tomber cette fois-ci avec l’inaction des forces françaises dans les combats. La volonté aussi sous-jacente de faire intervenir l’Europe en Afrique a montré aussi ses limites avec l’Eufor. Nous pourrions citer aussi l’exemple du Congo en 2006 avec l’opération Artémis. Sans la France, il n’y a pas de forces européennes à temps en Afrique pour résoudre un conflit. Les Européens ne sont pas intéressés à envoyer des soldats en Afrique.

Nous accepterions donc aujourd'hui d’une part le risque d’un confit non maîtrisé par les forces africaines, d’autre part la perte progressive non seulement de bases de projection en Afrique mais aussi celle des compétences de nos forces. En effet, les forces permanentes ne forment pas la majorité des forces françaises en Afrique et la majorité d’entre elles sont présentes sous la forme de mission de courte durée de 4 mois leur assurant un entraînement dans des conditions réelles. C’est une forme de dissuasion et une crédibilité qui ne sont pas négligeables. Enfin, nous n’avons pas à avoir honte ni de notre présence, ni de nos actions en Afrique même si les traités signés sont un peu anciens mais au moins ils existent et en principe nous les respectons. Il est difficile d’accepter en cela les commentaires du président de l’Afrique du sud répondant à Nicolas Sarkozy « Pour conclure, je suis tout à fait heureux, Monsieur le Président, de vous avoir entendu dire que vous alliez parler lors de votre discours au Parlement, cet après-midi des accords militaires de la France et que vous allez mentionner la possibilité de les revoir et de les publier. Je me réjouis d’avance de vous entendre, parce que je pense effectivement que cela fait partie de la suite du processus de décolonisation en Afrique ».