Dans la réflexion stratégique de nos dirigeants à la lecture de leurs derniers propos sur la défense et la sécurité, l'arme agricole comprise en tant que source d'alimentation et d'énergie semble un sujet bien absent comme objectif stratégique.

Certes, on parle de l’alimentation dans le cadre du pouvoir d’achat mais la vision est à court terme. Il y a quelques années, le « pétrole » était vert pour la France. Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui dès lors que les marchés existent, que les terres se raréfient ailleurs, que les prix montent.

  • On estime à 28,5 millions de bouches supplémentaires à nourrir par an - la population doit passer de 6,5 milliards aujourd'hui à environ 9 milliards dans la deuxième moitié du siècle. La Chine et l'Inde changent leurs habitudes alimentaires.

  • Le 1er février 2008, la revue Science a publié les prévisions de l'université Stanford de Californie selon lesquelles le sud de l'Afrique pourrait perdre plus de 30 % de sa production de maïs, sa principale récolte, d'ici à 2030. De leur côté, l'Indonésie et l'Asie du Sud-Est verraient leurs principales cultures diminuer d'au moins 10 %.

  • Sur un an, l'indice des prix de la FAO, l'organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, a bondi de près de 36 %.

Plusieurs facteurs se conjuguent : l'augmentation de la demande, la stagnation de l'offre et les coûts croissants du transport maritime. En raison d'aléas climatiques, les récoltes ont souvent été médiocres voire mauvaises. Les stocks n'ont jamais été aussi bas depuis trente ans. L'Europe, qui croulait jadis sous ses réserves (et est bien responsable de ce manque de vision stratégique au profit d’une vision comptable), devrait cette année importer 15 millions de tonnes de céréales. Elle a autorisé la remise en culture des terres en jachère. La flambée des cours du pétrole provoque, de son côté, un double effet négatif : elle renchérit le coût du transport maritime, qui représente désormais le tiers du prix des céréales. Surtout, elle rend les biocarburants de plus en plus attractifs. Sucre, maïs, manioc, oléagineux sont donc détournés de leur finalité nourricière. Mais on découvre aujourd'hui les effets négatifs de ces biocarburants sur l’écosystème.

Or, l’homme a besoin avant tout de manger et de boire pour survivre, avant même sans doute le pétrole. La France se trouve alors en situation stratégique privilégiée et le Salon annuel de l’agriculture nous le rappelle très opportunément ces jours-ci.

Mais cette vision stratégique doit se dégager de la seule prise en compte de l’aspect « développement » et d’une certaine « sensiblerie » de bon aloi. Certes, les Etats et les populations soumis aux crises alimentaires doivent être aidés. Cependant l’arme stratégique de l’agriculture fait effort sur le long terme comme toute stratégie et sur la place que l’alimentation pourrait donner à la France pour peser sur les relations internationales au même titre que le pétrole.

Cette place nouvelle des terres et de l’alimentation, sinon de l’eau, a aussi pour conséquence « l’attirance » futures des populations démunies vers nos terres et nos ressources. Les migrations futures incontrôlées ne seront pas seulement celles de la recherche d’un emploi mais aussi celle de la faim. Les frontières devront pouvoir être protégées efficacement. Cela doit être envisagé dans le Livre blanc et les capacités militaires française et européenne pour ne pas se trouver dans la situation de l’Empire romain au début du premier millénaire, avec une Europe soumise à toutes les invasions avec à terme son éclatement.